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Une promenade à Bruxelles : Du moi au JE

Par Léonard Appel


Lors de longues promenades à Bruxelles avec un ami américain, nous parlions de ce que nous

ne comprenions plus du monde. Je lui disais combien je me sentais happé par un sentiment de

désarroi. Lui avait été si révolté de ce qui se passe dans son pays qu’il avait décidé

d’aller vivre au Canada.


Un jour, il m’a dit :


Tu devrais écrire un livre qui s’appellerait : Ce que je ne comprends pas.


Je n’étais pas convaincu. Des plaintes, il y en a déjà partout. Et en moi aussi. Pourquoi ajouter

une perplexité de plus au vacarme du monde ?


Changer la question


Je me suis alors posé une autre question : Et si, au lieu de partir de ce que je ne comprends

pas, je partais de ce que je peux reconnaître, célébrer, approfondir ?


Depuis toujours, je suis attiré par ce qui élève la perception du réel. Ce qui corrige notre

pessimisme sans le nier. Ce qui ramène l’attention vers le cœur de la vie.


Un chant ancien


Ce chemin, je l’ai découvert il y a longtemps déjà à travers l’autolouange poétique.

Les Anciens pratiquaient ce chant de l’âme, célébrant la vie.


J’ai la majesté des sphères célestes, dit Rûmi au XIIIe s.

Un instant je suis le soleil, l’instant après un océan de perles. Intérieurement, j’ai la majesté

des sphères célestes, extérieurement la bassesse de la terre. A l’intérieur de la jarre de ce

monde, j’erre comme une abeille. Ne remarque pas seulement mon bourdonnement plaintif,

car je possède une demeure pleine de miel ! Ô cœur, si tu me cherches, élève-toi jusqu’au

dôme azur, car mon palais est une forteresse qui m’assure la sécurité parfaite.


Dire « je ».


Non pas pour s’affirmer contre les autres.


Mais pour reconnaître, avec gratitude, la singularité d’exister.


Une traversée en compagnie des philosophes et des poètes


Il y a quelques années j’ai rassemblé des textes d’autolouange de cultures anciennes et de

sociétés traditionnelles en une anthologie nommée « Chants de l’âme ».


Cette fois-ci, pendant deux ans, j’ai exploré les écrits de philosophes et de poètes

contemporains, comme une abeille qui parcourt sa ruche. Je cherchais ce JE qui naît des

cendres du moi, des cendres du pessimisme et de l’ère du doute, ce je qui traverse et élargit le

cœur.


Un texte de Vladimir Jankélévitch m’a bouleversé :


On meurt toujours trop tôt et l’on ne meurt qu’une fois, mais ce qu’il y a d’extraordinaire

c’est que nous ayons vécu, ne serait-ce qu’une fois. Une chose qui n’arrive qu’une fois dans

l’éternité. Chacun de nous est quelque chose d’extraordinaire qui ne vit, qui n’apparaît qu’une

fois dans l’histoire du monde. Il n’y en a qu’un comme vous.


Une page après l’autre, j’ai fait mille découvertes, par exemple sur la genèse du je, selon le

philosophe allemand Gadamer. Il explique que tout un chacun n’est pas d’abord Je. Le je

devient « Je », et c’est comme une naissance.


En lisant le poète Borges, quand il parle de son centre secret vers lequel convergent les échos

et les pas des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections…


J’arrive à mon centre, / A mon algèbre et à ma clef, /A mon miroir. / Bientôt je saurai qui je

suis,


je faisais corps avec lui.


Se dessinait au fil de mes lectures un chemin qui part du désarroi du moi-mystère, passe par

l’autre, se fond dans la rencontre et nous mène vers un je fécond, vivant.


My soul forever


Peu à peu, j’ai compris que le JE n’est pas un ego.


Le JE est un passage.


Un mouvement.


Une montée. Une offrande.


Comme le dit Emmanuel Levinas :


Dans la langue de l’infini, « je » se traduit par « me voici ».


L’autolouange ne renforce pas le moi.


Elle l’ouvre.


Elle le traverse.


Elle le transforme en disponibilité, en présence.


Un jour, à Tokyo, au milieu du tumulte, une enseigne lumineuse m’a frappé : My soul forever.


Je ne sais pas pourquoi, mais ces mots sont restés en moi. Ils sont devenus une sorte

d’autolouange silencieuse.


Un compagnonnage en partage


C’est ce chemin que j’ai voulu comprendre et partager. Et c’est ce qui m’a conduit à créer un

coffret de cent textes, intitulé Ce que JE comprend, rassemblant philosophes et poètes

contemporains autour de cette exploration du JE.


Ce coffret n’est pas un manuel.


C’est un compagnonnage : un itinéraire pour écouter, ressentir, proclamer, et habiter ce JE qui

nous traverse et nous relie aux autres et au monde.


Le JE n’est pas fixe.


Il s’élargit.


Il s’élance.


Il se transforme.


Il devient présence.


Il devient ouverture.


Et chaque fois que nous l’osons, nous faisons résonner un chant de plénitude, à la fois pour

nous-mêmes et pour le monde.










 
 
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