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De l’autorité à l’auteur-ité

Dernière mise à jour : 11 mars

Par Marie Milis


Cette semaine, nous animions une formation pour des enseignants. Comme souvent, ils

partageaient la fatigue de rassembler en un collectif des élèves de plus en plus dispersés, et

espéraient des trucs et ficelles de dernière génération pour motiver leurs classes.


Les professeurs se positionnent le plus souvent en pourvoyeurs. À eux de donner cours : à eux

de transmettre le contenu, à eux encore d’assurer un climat studieux et discipliné.


Une position qui vacille


À l’heure des IA, où il faudrait apprendre à apprendre, rendre les élèves participatifs et

chercheurs, la quête des enseignants reste la plupart du temps celle d’une perfection généreuse

du donateur. Ils demeurent sous l’obligation d’assurer leur autorité en étant la personne de

référence… à l’heure même où il s’agit que chacun, élève comme professeur, trouve son

auteur-ité.


Quelle pertinence a encore cette position haute de pourvoyeur, dont les autres sont dépendants, dans notre monde actuel et avec à des jeunes de plus en plus rétifs, voire rebelles ?


Un changement de paradigme


Michel Serres situe en 1993 un quatrième changement de paradigme. Après le passage du

paléolithique au néolithique, l’arrivée de l’écriture, puis celle de l’imprimerie, internet et les

ordinateurs portables viennent bouleverser les valeurs de notre culture — en temps réel pour

la première fois dans l’histoire de l’humanité. Impact immédiat.


Jusqu’il y a peu, tous les professeurs étaient nés avant 1993 et tous leurs élèves après. Entre

eux : une faille culturelle, un chamboulement drastique des valeurs et des priorités.


Pour les jeunes, il faudrait apprendre à apprendre. L’école, pourtant, continue majoritairement

à enseigner des contenus modélisés par les adultes. Devenue « médiatrice de société », elle

reste le lieu de la « transmission des savoirs », sans cette nécessaire appropriation

participative de leur construction.


Quand faire plus ne suffit plus


Un changement de paradigme est un tsunami sur les valeurs. Nos jeunes participent de ce

monde en construction. Ils expriment leur besoin de repères dans un monde chaotique et leurs

angoisses face à un futur à inventer. L’école ne peut plus se contenter de modéliser les savoirs

tels que formulés par l’enseignant.


Dans ce chamboulement, la grande majorité des enseignants a fait ce qu’elle sait si bien faire :

payer de sa personne, de son temps, de son attention pour faire plus et mieux… du même.

Travailler davantage, mieux graduer les exercices, rendre les évaluations plus accessibles,

proposer de multiples rattrapages… et pourtant rien n’y fait : la démotivation et la défiance

empirent.


C’est qu’aujourd’hui, il nous est demandé un changement radical de positionnement, une

véritable révolution copernicienne de nos comportements pédagogiques : ne plus modéliser

mais interroger, ne plus donner mais questionner, valoriser et soutenir, stimuler la curiosité et

encourager.


Ce que révèle l’autolouange


Il y aurait tant à écrire pour soutenir ce propos. Je souhaite ici poser la focale sur ce que les

enseignants expérimentent dans les formations à l’autolouange : « le franc tombe ».


Chacun·e perçoit comment ne plus tirer mais soutenir, ne plus dire mais écouter, ne plus juger

mais valoriser. Cela se fait naturellement. L’autolouange valorise celle ou celui qui proclame,

autant que le collectif d’auditeurs. Une bienveillance s’installe, dans l’admiration réciproque.

L’auteur prend auteur-ité.


Il y a une telle densité dans la parole des jeunes, une telle richesse dans ce qu’ils partagent,

que le regard de l’enseignant se transforme.


La parole des jeunes, inattendue et juste


Lors de mes premières conférences, j’étais accompagnée de mes étudiants. Dans chaque

auditoire, au moins un professeur me disait menteuse : « Ce n’est pas possible que ces jeunes-

là écrivent de tels textes. »


Il est vrai qu’au quotidien, ils utilisent souvent un vocabulaire frustre et peu développé. Mais

lorsqu’ils se proclament, tous les mots sont en eux, et ils les posent avec justesse et dignité.


David : « Je suis cette larme de bonheur sur un visage meurtri. »

Digna : « Je ne me rends pas, parce que je suis l’espérance de meilleurs lendemains. »

Francisco : « Je suis un sucre dans un café trop amer. »


Souffler sur les talents


L’autolouange révèle le Rimbaud qui sommeille en chacun·e. Ce constat creuse le lit d’une

humilité pédagogique : nous n’avons pas à remplir un vase, mais à souffler sur les talents déjà

présents, pour que leurs auteurs s’habitent et se révèlent.


Gracien m’a confié :


« Avant de pratiquer l’autolouange, je croyais être vide et que l’école devait me remplir.

Maintenant, je sais que j’ai quelque chose à l’intérieur et je vais me battre pour le réaliser. »


Il est devenu acteur de ses apprentissages.


Pour aller plus loin :

 Marie Milis, Souviens-toi de ta noblesse (Grand Souffle)


 Marie Milis, Je parie que tu peux (Chronique Sociale)

 Ophélie Schnoebelen, Se proclamer pour exister (Chronique Sociale)

 
 
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